Alain Soirat généalogiste    
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metzeDans ce dernier extrait des publications de Gaston VUILLIER sur les magiciens et les sorciers de la Corrèze, nous partons à la rencontre des metzes : des personnages tout empreint de mystères, de sciences et de magie. Nous avons déjà croisé un metze, VAUZANGES (lire article), guérisseur, plus sorcier que mage. Gaston VUILLIER nous convie à rencontrer CHAZAL, un des plus célèbres. Le récit, dans sa dernière partie, donne des frissons et nous entraîne en des lieux, des usages et des époques que nous avons bien du mal à cerner.

Le mot metze, meige en vieux français, désigne, en patois limousin, tout à la fois le médecin, le mage et le magicien. L'étymologie du nom est assez obscure.
Quoi qu'il en soit, l'un d'eux, Chazal, exerça longtemps le métier de forgeron. Un peu partout, le forgeron, familier du feu, passe pour manier des forces occultes, probablement vieux souvenirs ataviques des Cabires, compagnons de Vulcain dans les fournaises de l'Etna. On dit celui-ci en possession de certains secrets transmis par ses ancêtres, qui lui permettent de guérir nombre de maladies et surtout la fièvre intermittente. Quant à Pélissier, l'autre metze, il traitait aussi certains maux, mais on le donnait comme plus versé dans la sorcellerie.
Plusieurs fois j'avais vu son fils, metze lui-même, par suite d'une tradition secrète que lui légua sa femme mourante, traitant l'érysipèle. Toute enflure, toute fluxion en dehors de la fluxion dentaire, tout oedème de la peau est désigné en ce pays sous le nom d'érysipèle.
Les malades venaient de loin pour le trouver, et les consultations se donnaient dans un pré en pente ou dans un jardin où il travaillait, devant les profondes gorges, au bruissement tumultueux des cascades. Souvent, le soir, on venait frapper discrètement à sa porte, et, profitant du mystère de la nuit, il se rendait au chevet des malades dans quelque hameau voisin.
Je l'avais donc surpris exerçant son ministère, j'avais assisté aux opérations auxquelles il se livrait. Je n'ai vu auprès de lui que des femmes, plus sujettes sans doute que les hommes au genre de maux qu'il avait la spécialité de soigner, ou plus confiantes en son savoir. Elles arrivaient lentement, la tête enveloppée de linges. Il les conduisait à l'ombre d'un arbre et les faisait asseoir sur une grosse racine ou sur un rocher. Il enlevait ensuite avec précaution les linges qui protégeaient la partie atteinte du contact de l'air. Le visage alors apparaissait, blafard, tuméfié, plus repoussant encore devant la nature radieuse, où l'on n'est habitué à voir que les fraîcheurs de la vie.
Le metze palpait alors l'enflure ; ses gros doigts s'enfonçaient dans l'oedème où leur trace livide demeurait un instant. Alors mouillant son pouce de salive, le magicien formait des croix et des cercles magiques sur certaines parties de l'enflure, soufflait dessus à trois reprises consécutives. Il suivait ensuite, on eût dit, le trajet de certains nerfs et, à la manière des magnétiseurs, il semblait chasser le mauvais fluide dont il s'était imprégné. S'interrompant un instant, il murmurait des prières, des exorcismes ou des conjurations (je n'ai pu savoir au juste) ; puis revenant au silence et reprenant son air inspiré, il recommençait ses marques avec la salive, ses souffles et ses passes ...
Je me souviens qu'un jour, pendant qu'il était occupé ainsi, j'éprouvai des sensations délicieuses. C'était à la fin de juin, on venait de faucher les prés, et les travailleurs avec leurs fourches fanaient. La brise m'apportait le parfum capiteux des foins coupés qu'on remuait, les oiseaux chantaient et la grande voix du torrent roulant avec fracas dans les roches, au bas de la pente, emplissait l'espace, faisant comme un accompagnement d'orgue à des chants lointains de bergers ou de pâtres ... Le contraste de ce que j'éprouvais au dedans de moi et de ce qui se passait sous mes yeux était impressionnant. Lorsque mon metze avait fini, il recouvrait avec soin le visage de la malade et se levait, lui disant: « Allez, vous serez bientôt guérie. » Deux fois on m'a rapporté qu'une amélioration très rapide était survenue le lendemain même du jour du traitement : le visage n'était plus enflé, l'oedème avait disparu et la malade vaquait, paraît-il, à ses occupations habituelles.

Chazal fut donc un metze renommé; il est vieux aujourd'hui, rarement il exerce. D'ailleurs, la fièvre intermittente qu'il traitait autrefois avec le plus grand succès, dit-on, et qui était en quelque sorte endémique dans la Corrèze, tend à disparaître complètement.
Un certain Auberti, habitant actuel de Tulle, fut comme Chazal un metze célèbre. Comment guérissait-il de la rate, comme on dit ici, en parlant de l'hypertrophie de cet organe occasionnée par la fièvre, de l'hypertrophie du foie et même du carreau des enfants ? Je l'ignore, je sais seulement qu'il était le neuvième garçon d'une famille, et l'on prétend que ceux-là viennent au monde avec le pouvoir surnaturel de guérir, tandis que la plupart des metzes se conforment à des traditions secrètes perpétuées dans leurs familles.
Chazal, avec lequel j'étais en relations amicales, vint un jour me trouver, et, quoique personne ne fût là pour nous entendre, il me prit par le bras, m'entraîna dans un coin et, se penchant vers mon oreille, me dit mystérieusement, à voix très basse: « Venez ce soir à la forge, à 10 heures, on vous attendra ; vous frapperez trois coups. Gardez ceci pour vous seul », ajouta-t-il. Et il disparut. Evidemment, connaissant mon homme, je soupçonnai qu'il avait une chose particulièrement intéressante à me montrer. Je n'hésitai donc pas à répondre à l'appel qu'il m'avait adressé, et à 10 heures je gravissais le chemin qui mène à la forge. Le village dormait, on n'apercevait aucune lueur.
Un aboi de chien jappant à la lune et l'éternelle rumeur du torrent, seuls, dans la nuit, montaient.
Arrivé à la forge, je frappe trois petits coups avec mon bâton ; la porte s'entr'ouvre et se referme aussitôt sur moi.
Le spectacle qui s'offre à mes yeux est étrange. Chazal, en manches de chemise, un lourd marteau de fer à la main, se tient debout devant l'enclume. Il paraît transfiguré, ses yeux brillent ; une rougeur inusitée colore son visage et ses mèches blanches flottent, lumineuses, autour de sa tête. Près de lui des femmes, couvertes de grandes capes sombres, déshabillent un jeune garçon maigre, presque exsangue, qui roule des yeux d'effroi.
Un vieillard, les bras nus, agite frénétiquement le grand soufflet qui va et vient avec rapidité, faisant un grand bruit rythmé. La forge entière est éclairée des reflets sanglants du brasier, tandis que dans l'ombre se meuvent confusément des silhouettes.
Chazal est loujours debout, immobile, grave, la main sur le marteau, ceint de roube, illuminé par la flamme. L'enfant est nu, très pâle. Chazal murmure quelques mots d'une voix brève ; aussitôt l'enfant est élendu sur l'enclume, et, tandis que sa mère le saisit par le bras, une autre femme retient ses jambes et le forgeron de sa main gauche soutient sa nuque.
Un effroyable rugissement tout à coup fait trembler les vitres, en même temps le bras de Chazal se lève et s'abaisse ; le marteau frappe l'enclume avec violence. Le corps de l'enfant est tout secoué par des frissons. Sur son visage défait ses yeux terrifiés s'ouvrent, et de grosses larmes coulent le long des joues de la mère. Un autre cri sauvage retentit, de nouveau le marteau tombe sur l'enclume, dont les vibrations métalliques font tressaillir un instant la forge.
Le vieillard, environné d'étincelles, active toujours le brasier qu'il attise avec la pointe incandescente d'un fer. On eût dit qu'un grand vent de tempête passait et repassait sur nos têtes : c'était le bruit infernal du soufflet.
Chazal pousse un troisième rugissement plus effroyable encore.
Cette fois le marteau retombant s'arrête net au-dessus du ventre du malade, puis doucement il vient frôler l'épiderme.
Aussitôt le soufflet infernal se tait, le brasier, recouvert de mâchefer, s'éteint.
L'enfant, épouvanté, est habillé à la hâte et emporté par les femmes.
Le vieillard a disparu. Chazal remet sa veste et s'en va. Stupéfait, je reste cloué sur place.
J'ai de la peine à me ressaisir.
La scène inouïe, fantastique, à laquelle je viens d'assister, m'a troublé au plus profond de mon être.
« Allons nous coucher, monsieur, dit le metze de sa voix rude, à demain.
- A demain, » dis-je à mon tour.
Je le quittai.
La lune baignait de clartés douces l'espace endormi et des profondeurs de la gorge montait toujours, comme une plainte, l'éternelle rumeur des eaux.
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