Alain Soirat généalogiste    
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meneur loupsGaston Vuillier, dont nous avons souvent parlé ici même, voyageur, curieux, ethnologue de notre Corrèze se rend au château de Pebeyre, à Saint-Pardoux-la-Croisille, pour rencontrer, à l'initiative de son hôte le meneur de loups.
Nous suivrons ci-après une interview chargée de secrets forts anciens et peu dispensés.

Cette fois j'étais venu à Pebeyre pour voir le fameux meneur de loups dont mon hôte m'avait parlé. Une après-midi il se présenta à l'improviste sur la terrasse du château. C'était un homme trapu, portant la blouse et coiffé du chapeau auvergnat. Sa face était épaisse et large, ses petits yeux vifs, fuyants, inquiets, roulaient des éclairs dans l'ombre des sourcils.
C'était bien là l'errant de la lande, le familier des gorges désertes où le Doustre, en sa course impétueuse, se heurte aux blocs de granit. Il correspondait bien au type légendaire qui gouverne les bêtes démones et exerce l'antinagualisme. On sait que la croyance au nagualisme, ce pacte étrange conclu entre l'homme et l'animal, est commune à bien des peuples qui n'ont jamais eu entre eux aucun contact.
Au moyen-âge, dit-on, l'antinagualisme s'exerçait communément. On pouvait défier les loups les plus affamés et mettre les chiens à la porte si on avait prononcé pendant cinq jours de suite la fameuse oraison du loup :
« Viens, bête à laine, c'est l'agneau d'humilité, je te garde. Va droit, bêle grise, à gris gripeux, va chercher ta proie, loups et louves et louveteaux, tu n'as point à venir à cette viande qui est ici. Vade retro, o Satanas. »
Le nagualisme était connu dans l'antiquité.
Notre homme possède, dit-on, un grand empire sur le loup. Par ses exorcismes ou ses incantations il l'écarte des troupeaux, il « l'enclavèle », selon l'expression limousine. A sa présence le loup s'enfuit, la gueule béante, dans l'impossibilité de mordre ; sa cruauté resterait ainsi paralysée jusqu'au moment où il a traversé un cours d'eau.
On raconte très sérieusement qu'un propriétaire de la commune de Laroche, près Feyt, canton d'Eygurande, village de Tremouline, n'eut jamais de moutons dévorés par suite de la précaution qu' il prenait de faire « enclaveler» le loup. Les troupeaux du voisinage furent au contraire constamment décimés .
Comme il est d'usage en ce pays, aussi bien que sur tout le plateau de Millevache, de laisser au berger la tenue d'une ou de plusieurs bêtes à laine avec celles du maître, il arriva qu'une jeune bergère, nouvellement louée , adjoignit au troupeau une brebis qui lui appartenait. La brebis fut dévorée le jour même, le propriétaire ayant négligé de prévenir le meneur de loups.
On a vu, dit-on encore, ces fauves traverser les troupeaux sans faire de victimes, mais dans ce cas les bêtes appartenaient à des sorciers. Ces faits sont racontés avec la plus grande conviction dans toute la région montagneuse et boisée de la Corrèze.
L'homme donc était près de nous, sur la terrasse du château. Nous étions à l'écart, à l'ombre. La tête obscure du sorcier se détachait sur des nuages éclatants qui au loin rampaient dans les contreforts des monts d'Auvergne. Il paraissait inquiet, regardant de tous côtés à la dérobée, comme s'il eût redouté un danger. Mon hôte lui expliqua que j'avais entendu parler de sa puissance et que je désirais faire son portrait. Il parut flatté et se prêta de bonne grâce à notre désir. Tandis qu'il posait, étrange, les yeux dans les nuées, M. de Pebeyre, très adroitement, amena la conversation sur les loups.
« On dit que vous le gouvernez à votre guise, dit-il en s'adressant au sorcier ; pourtant je sais qu'en votre présence le loup dévora un jour une brebis ! C'est bien que vous n'y pouviez guère ...
- Oui, dit l'homme, c'est vrai, un soir j'étais là-bas vers le Doustre, avec ma pauvre défunte, il faisait un temps noir... le vent soufflait... le troupeau s'était écarté, la bête sortit du bois et se jeta sur la plus belle brebis. Je l'avais appelé... le maître m'avait fait du mal, je voulais me venger.
- Mais, dites, l'avez-vous mangé, cette brebis ? ... »
Il se recule effaré :
« Vous croyez donc, monsieur, que nous voulons prendre la rage du loup, le mal de mordre !... »
On a horreur de la bête touchée par le fauve, vivante ou morte, en Corrèze.
« Mais comment pouvez-vous gouverner ainsi le loup, souvent même sans le voir ?...
- Oh ! monsieur, voici longtemps que je ne le gouverne plus ; ces bêtes deviennent rares. Autrefois, elles arrivaient jusqu'à Laroche-Canillac, elles quittaient les forêts et traversaient le Doustre au bas de la ville et erraient par les rues en hurlant. J'ai vu souvent la nuit reluire leurs yeux rouges comme les charbons du feu... Personne n'osait sortir. II y a des années de cela, j'ai oublié le secret, il faudrait du temps pour se souvenir... oh ! oui... du temps !... du temps !... »
L'homme était de nouveau pris d'inquiétude, il cherchait évidemment un prétexte pour se retirer. M. de Pebeyre insistait :
« Je sais que debout sur un rocher vous étendez les bras, vous prononcez des paroles magiques ; mais que dites-vous ?...
- Ou dit : tapa minaou, diable te gare, laisse la bête, elle n'appartient ni à toi ni à moi, mais elle appartient...
- Et puis ?
- J'ai oublié... ce sont de mauvaises affaires. »
Il tremblait.
« Vous pouvez tout dire, n'ayez crainte ». Et il lui glissait un chapelet dans les doigts...
L'homme se leva frissonnant, son visage était plein d'épouvante.
« Je vous dis que ce sont des choses diaboliques, fit-il d'une voix sourde, que Dieu me pardonne ... »
Et brusquement il nous quitta.
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