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paradis perdu1Il y avait une fois, dans une cabane, au milieu d'une grande forêt, un charbonnier et une charbonnière.
Ils étaient très malheureux : l'année avait été mauvaise et les pauvres diables n'avaient pas leur content de pain de tourte.
Souvent le soir, quand ils avaient bien trimé toute la journée, ils s'en allaient coucher sans avoir soupé. N'oubliez pas que l'homme était un beau gaillard et la femme une fleur de beauté ; mais dans ce temps là la beauté et la gentillesse ne mettaient pas du pain dans l'armoire.
Le roi de ce pays, qui était un brave roi tout à fait bonhomme, passa un soir près de la cabane, et mit l'oreille à la porte pour écouter une voix qui sanglotait.
- Que nous sommes malheureux ! soupirait la pauvre femme ; nous travaillons comme deux galériens et nous ne pouvons pas gagner notre vie ! Quand je pense que nous pourrions être tous heureux. Le premier homme et la première femme n'avaient rien à faire ..., ils étaient dans un paradis. Si cette coquine d'Ève n'avait pas cueilli la pomme de malheur, nous serions tous comme des rois. Ah ! bougre de femme, si ton homme t'avait battue le jour que tu fis cette faute, nous serions tous heureux.
Et la pauvre charbonnière se mettait à pleurer.
Tout à coup le roi frappa à la porte.
- Qui est là ? demanda la femme.
- Moi.
- Qui, moi.
- Le roi ! ouvrez.
Et alors la femme ôta la barre de la porte. Il n'y avait pas de siège,  mais le roi ne voulait pas s'asseoir. Il leur dit :
- Vous êtes donc bien malheureux, ici ?
- O monsieur le roi, nous n'avons pas seulement de pain, dit la femme, et dans trois ou quatre mois j'aurai un enfant. Comment faire ? Il faudra nous laisser mourir de faim. Pécaïre !
- Non, dit le roi, vous ne le ferez pas. Je vais vous mener dans mon palais, et vous serez heureux comme Adam et Ève dans le paradis. Pour cela, je ne vous demande qu'une chose : Obéir à mon commandement.
- Oh ! certes oui, monsieur le roi, nous ferons ce qu'il vous plaira et nous ne vous manquerons en rien.
- Eh bien ! partons, dit le prince ; fermez votre porte et prenez la clef.
La femme espérait bien ne pas revenir, et elle ne tenait pas à la clef ; mais pour plaire au roi, elle barra bien sa porte.
Ils entrèrent dans le château du roi. Des domestiques les vêtirent de la tête aux pieds des plus jolis habillements, ils poudrèrent les cheveux de la charbonnière, la parfumèrent, la fardèrent, et ils firent une jolie toilette au charbonnier.
Au moment du souper, le roi entra dans la salle et leur dit :
- Cette soupière en or qui est au milieu de la table, remarquez-la bien, faites ce que vous voudrez. Je vous donne tout, mais si vous découvrez la soupière, vous êtes des gens perdus, vous et vos enfants.
Et le roi s'en alla.
- Tu l'as entendu ? dit l'homme à la femme ; tout ce qui est ici nous appartient ; nous pouvons en user à notre aise ; mais il ne faut pas toucher la gamelle.
A chaque repas, le service était changé et on leur donnait tout ce qu'ils pouvaient désirer. Certes, ils avaient toujours plus qu'ils n'en souhaitaient. Aussi Jacques, le charbonnier s'appelait Jacques, profitait à vue d'oeil. Mais la femme avait quelque chose qui la tracassait : c'était de toujours voir la soupière au milieu de tous les plats.
- Qu'est ce qu'il y a dans la gamelle ?
- Ce qu'il y a, disait l'homme, cela ne te regarde pas.
Et la femme se taisait.
Les femmes sont envieuses, surtout quand elles sont grosses. La charbonnière devenait triste, triste, que cela faisait peur. Elle refusait la soupe, la viande, le bon vin. Elle ne mangeait plus.
- Femme, disait son Jacques, si tu ne manges pas, tu mourras.
- Je préfère mourir que de ne pas voir. Je ...
- Malheureuse ! disait l'homme ; on nous chassera d'ici.
- On ne le fera pas, te dis-je ; n'en découvre qu'un petit bout. Personne ne nous verra.
Effectivement, ils étaient tout seuls à ce moment. Le Jacques souleva le couvercle.
- Mon Dieu ! qu'est ce qu'il y a ?
- Qu'est-ce ?
Une petite souris, grosse comme le peit doigt, qui se sauvait dans le salon. Vivement, l'homme et la femme se précipitèrent sur le plancher et voulurent rattraper la bestiole. Mais, tout à coup, une porte s'ouvrit, la souris sortit et le roi entra. L'homme et la femme se cachèrent sous la table.
- Jacques, Jacques ! cria le roi.
Mais Jacques n'osait pas sortir de sa cachette.
Allons, sors, cria le roi : j'ai quelque chose à te dire.
- Je sais bien, répondit l'homme, la souris nous a échappé.
- Alors vous allez sortir d'ici, répondit le roi. Vous avez traité Adam et Ève de niais ; vous êtes tous deux encore plus niais. Allez, allez dehors, couple de dindons !
Les gendarmes firent sortir Jacques avec la Jacquette et les menèrent dans la forêt à leur cabane.
Ils y sont encore, malheureux comme des pierres et leurs enfants leurs disent : "Que vous étiez niais, papa et maman !"
Ce conte a une morale. Il ne faut pas se moquer de ce qu'a fait notre aïeul. Peut-être, nous autres, nous aurions fait pire.
A. BANCHAREL, Veillées Auvergnates (1887)
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